La dernière carte : le colonel Jacques Baud sur la myopie stratégique et le délitement de la politique occidentale au Moyen-Orient
Par Frank Dumon — Analyse géopolitique & Commentaire critique
Dans un récent échange avec Nina Alkorshid sur Dialogue Works, le spécialiste suisse du renseignement militaire, le colonel Jacques Baud, a proposé une évaluation lucide de la trajectoire actuelle de la politique étrangère occidentale — en particulier concernant le Moyen-Orient, l’Iran et l’évolution de l’équilibre stratégique avec la Chine. Son analyse, fondée sur des décennies d’expérience et un engagement envers une pensée stratégique rationnelle, révèle un schéma préoccupant : la substitution de l’improvisation tactique à une stratégie de long terme, et les conséquences dangereuses qui en découlent.

Vous trouverez ci-dessous une synthèse des principales préoccupations du colonel Baud, destinée aux lecteurs en quête de clarté au milieu du brouhaha du discours géopolitique contemporain.
L’esprit tactique face à l’horizon stratégique
L’une des critiques centrales du colonel Baud est que les États-Unis, en particulier sous l’administration actuelle, fonctionnent avec un état d’esprit fondamentalement tactique plutôt que stratégique. « Ce n’est pas un stratège. C’est un tacticien. Et il essaie d’assembler des enjeux tactiques pour donner l’apparence d’un enjeu stratégique, mais cela reste, par essence, tactique. »
Cette distinction est cruciale. Tandis que la Chine aborde la diplomatie avec des horizons pluri-décennaux — mettant l’accent sur la stabilité stratégique, des relations équilibrées et le bénéfice mutuel — la communication américaine à la suite de sommets de haut niveau se concentre presque exclusivement sur les « gains » immédiats : concessions commerciales, exportations agricoles, levier à court terme. Résultat ? Deux communiqués issus de la même réunion qui se recoupent à peine sur le fond. Comme le note Baud, cela reflète non seulement une préparation insuffisante, mais une divergence de vision du monde plus profonde : un camp pense en termes de stabilité systémique, l’autre en termes d’avantage transactionnel.
Le piège de Thucydide : quand la primauté vire à la paranoïa
Baud invoque l’ancien concept du « piège de Thucydide » — la tendance d’une puissance dominante à percevoir toute remise en cause de sa position comme une menace existentielle, incitant à l’agression préventive. « Vous êtes tellement désireux de conserver votre position de puissance principale… que vous ferez tout pour détruire quiconque veut contester cette position. »
Cette dynamique, soutient-il, alimente une grande partie de la posture de Washington à l’égard de la Chine comme de la Russie. Mais, à l’inverse de la patience stratégique dont fait preuve Pékin, la réponse américaine est réactive, émotionnelle et souvent contre-productive. La tentative de faire pression sur la Chine au sujet de l’Iran, par exemple, méconnaît les priorités de Pékin : pour la Chine, le détroit d’Ormuz est une question de principe, non d’urgence ; sa sécurité énergétique repose largement sur la production intérieure et des partenariats avec la Russie.
Iran : l’irrationalité de l’escalade
L’avertissement sans doute le plus pressant dans l’analyse de Baud concerne la dérive vers un conflit renouvelé avec l’Iran. Il souligne que les justifications avancées — intentions nucléaires de l’Iran, influence régionale — ne résistent pas à un examen rationnel. « L’Iran a dit qu’il ne la voulait pas [la bombe nucléaire]. Les renseignements américains ont dit qu’il n’avait pas l’intention de l’avoir. Alors pourquoi déclencher une guerre pour cela ? » Baud suggère plutôt que l’élan vers l’escalade découle d’un attachement idéologique au paradigme sécuritaire israélien, conjugué à une logique politique intérieure qui récompense la démonstration de fermeté au détriment d’un règlement diplomatique. Le danger, prévient-il, est que la prise de décision irrationnelle devienne auto-renforçante : chaque escalade réduit l’espace de désescalade, tout en attisant des tensions régionales qui sapent en fin de compte la sécurité même qu’elles prétendent protéger.
Israël : crédibilité, renseignement et limites de la puissance de feu
Baud n’élude pas les vérités difficiles au sujet de la position stratégique d’Israël. Il affirme que la crédibilité d’Israël — autrefois renforcée par la sympathie post-Holocauste — s’est fortement érodée en raison de sa conduite à Gaza, au Liban et au-delà. « Plus grand monde n’a confiance en Israël aujourd’hui… L’histoire actuelle montre un visage totalement différent d’Israël. » Plus fondamentalement, il remet en cause le mythe de l’infaillibilité du renseignement israélien. Bien que compétents dans les opérations ciblées, des services comme l’Aman (renseignement militaire) souffrent d’un biais idéologique chronique :
« Ils voient le monde à travers leurs yeux sionistes. Et cela donne une image très biaisée… Ils ont toujours sous-estimé les capacités iraniennes. » Cette cécité cognitive, soutient Baud, a conduit à des erreurs stratégiques répétées — de la guerre du Kippour de 1973 au conflit au Liban en 2006 et aux échecs d’octobre 2023. Lorsque le renseignement sert l’idéologie plutôt que la compréhension, même une puissance de feu écrasante ne compense pas l’aveuglement stratégique.
Le cycle de retour de flamme : comment les interventions occidentales engendrent l’instabilité
Un thème récurrent dans l’œuvre de Baud est le caractère auto-destructeur des interventions militaires occidentales. Irak, Libye, Syrie, Afghanistan : chaque campagne a promis la stabilité mais a produit le chaos, le déplacement et la radicalisation. « L’origine du terrorisme [de ces 20 dernières années] vient des États-Unis, parce qu’ils n’ont pas su comprendre l’ennemi. » Ce schéma se répète parce que les systèmes politiques occidentaux, avec leurs cycles électoraux courts, peinent à intégrer les conséquences de long terme. Pendant ce temps, des pays comme la Chine et la Russie bénéficient d’une plus grande continuité stratégique, ce qui leur permet de tirer parti des excès occidentaux. Baud souligne l’ironie : une attaque américaine contre l’infrastructure énergétique de l’Iran ne dévasterait pas seulement la région, mais déclencherait une crise énergétique mondiale — qui profiterait de manière disproportionnée à Moscou et à Pékin, tout en exposant économiquement Washington.
Une voie à suivre ? Des solutions régionales plutôt qu’une imposition externe
Malgré le diagnostic sombre, Baud pointe des signes porteurs d’espoir : la réconciliation saoudo-iranienne négociée par la Chine en 2023 ; un scepticisme régional croissant à l’égard d’un alignement inconditionnel sur Israël ; et des propositions de pactes de non-agression qui privilégient la sécurité collective à la tutelle extérieure.
« La meilleure façon d’assurer la sécurité est d’entretenir de bonnes relations avec votre ennemi… Ceux qui favorisent la stabilité ne sont pas les États-Unis, mais ceux qui ne se contentent pas de promouvoir des accords : ils apportent aussi de la substance — développement, technologie, infrastructures. » Pour l’Europe, le défi implicite de Baud est clair : rompre avec l’atlantisme et développer une politique étrangère indépendante et de principe — qui privilégie la diplomatie à la dissuasion, et l’agence régionale à la rivalité des grandes puissances.
Réflexions finales : le coût de la pensée à court terme
Le message du colonel Jacques Baud est en définitive un appel à l’humilité intellectuelle. Dans un monde d’interdépendances complexes, croire que la supériorité militaire peut imposer l’ordre n’est pas seulement erroné — c’est dangereux.
« Être une superpuissance implique d’avoir la capacité de voir au-delà de l’horizon ordinaire… non pas seulement jusqu’à la prochaine élection, mais pour les 10 ou 15 années qui suivent. »
Alors que le Moyen-Orient se tient à nouveau au bord du précipice, la question n’est pas de savoir si les États-Unis ou Israël peuvent infliger des dégâts — ils le peuvent assurément. La question est de savoir s’ils peuvent atteindre une sécurité durable par la destruction. L’histoire suggère que non. Pour les lecteurs qui privilégient la pensée critique aux récits de convenance, l’analyse de Baud n’offre pas de réconfort, mais de la clarté : la voie vers la stabilité passe par la compréhension, non par la domination ; par la patience, non par la panique ; par la stratégie, non par la mise en scène.

Note : Cet article synthétise les thèmes clés du dialogue entre Nina Alkorshid et le colonel Jacques Baud. Tous les points analytiques attribués au colonel Baud sont directement tirés du verbatim fourni. Les lecteurs sont encouragés à regarder l’intégralité de la conversation pour un contexte plus approfondi.
Baud invoque l’ancien concept du « piège de Thucydide » — la tendance d’une puissance dominante à percevoir toute remise en cause de sa position comme une menace existentielle, incitant à l’agression préventive. « Vous êtes tellement désireux de conserver votre position de puissance principale… que vous ferez tout pour détruire quiconque veut contester cette position. »